Une interview passionnante de Rodolphe Gelin, auteur de « Le robot, meilleur ami de l’homme ? ».

Rodolphe Gelin

Rodolphe Gelin

Bonjour Monsieur Gelin, pourriez-vous vous présenter à mes lecteurs qui ne vous connaissent pas encore ?

Je suis directeur de la recherche chez Aldebaran. A ce titre je pilote des projets innovants afin de préparer les futurs robots que commercialisera notre compagnie. Je suis en particulier en charge du projet Romeo qui vise à évaluer la façon dont un robot humanoïde pourra aider les personnes âgées à vivre de façon plus autonome et plus sûre à l’avenir. Dans le cadre de ce projet, nous avons développé le robot Romeo, qui est le plus grand humanoïde fabriqué par Aldebaran avec ses 1,40m.

Sur ce robot, mais aussi sur Nao et Pepper, nous testons des innovations scientifiques et technologiques issues de nos propres recherches mais aussi des développements de nos partenaires académiques et industriels. Je suis chez Aldebaran depuis 6 ans, auparavant, j’avais travaillé 20 dans les laboratoires de recherche en robotique du commissariat à l’énergie atomique (CEA).

Pourquoi un point d’interrogation à la fin du titre de votre livre, les robots ne sont-ils pas, par la logique des choses, le meilleur ami de l’homme ?

Dans le titre de mon livre précédent, je posais la question de savoir si le robot était un ami ou un ennemi de l’homme. En effet, dans l’imaginaire de beaucoup de gens, souvent nourri par les livres et les films de science-fiction, le robot, pourtant créé par l’homme pour l’aider, se révèle un danger pour son créateur. Cela peut créer des inquiétudes dans le grand public (nous les verrons un peu plus loin). Mais, comme vous le dites, logiquement, un robot créé pour aider l’homme ne devrait pas être un danger pour lui et devrait être considéré comme un ami. Mon premier livre permettait donc de trancher en faveur de l’amitié homme-robot. Mais d’une part, tout le monde, même parmi ceux qui ont lu premier livre, n’a peut-être pas été convaincu par la réponse que j’apportais. Et d’autre part, si on est convaincu que le robot peu devenir un compagnon paisible, quelle place pourrait-il prendre dans notre vie ? Celle du meilleur ami, à la place du chien ?

Des robots humanoïdes avec qui nous pourrons échanger comme avec un être humain, c’est pour quand ?

Une bonne partie des efforts d’Aldebaran et de la communauté de recherche en HRI « Human Robot Interaction » se concentre sur cette question. Elle est primordiale car un mode de communication simple et intuitif est une condition indispensable pour que les robots, qui sont des concentrés de hautes technologies, soient acceptés par le grand public. La sophistication de la technologie qu’ils recèlent doit permettre au robot, bien sûr de rendre les services qu’on attend d’eux, mais surtout de rendre l’accès à ces services le plus facile possible.

"Le robot, meilleur ami de l'homme" de Rodolphe Gelin

« Le robot, meilleur ami de l’homme ? » de Rodolphe Gelin

Ceux qui ont connu le début des magnétoscopes se souviennent du service que pouvaient rendre ces appareils : ils permettaient d’enregistrer des émissions de télé dont on ratait la diffusion pour pouvoir les revoir à une heure plus commode. Si tout le monde s’était acheté un magnétoscope, très peu en utilisait la fonction d’enregistrement automatique car la programmation d’un enregistrement nécessitait d’être au moins bac + 5. Aldebaran a donc souhaité, dès les premières esquisses de son premier robot Nao, que l’interaction avec lui soit la plus simple possible : pas d’écran, pas de clavier, juste des micros et des caméras pour que le robot écoute les ordres qu’on lui donne à la voix et regarde les gestes qu’on lui fait. Nao est déjà capable de détecter qu’une personne s’approche de lui, il peut percevoir s’il a affaire à une homme ou à une femme, avoir une idée de son âge, la reconnaître s’il l’a déjà vue et même avoir une idée de son humeur du moment (en observant son sourire, son port de tête, la prosodie de sa voix). Nao peut alors entamer un dialogue adapté à son interlocuteur.

Si les principes et les débuts d’une communication naturelle entre l’homme et le robot sont déjà là, il y a encore du travail pour atteindre l’équivalence d’une communication entre deux personnes. C’est d’ailleurs l’objet du test de Türing qui doit évaluer quand il ne sera plus possible de différencier les réponses d’un robot de celles d’un être humain. Aujourd’hui, aucune machine n’est capable de passer ce test.

Les travaux à faire portent aussi bien sur l’acoustique (pour que le robot entende même si on lui parle d’assez loin et qu’il y a du bruit autour de lui), la sémantique (au-delà de la compréhension de mots qui déclenchent des réponses adaptées mais assez simples, il faut que le robot comprenne le sens complet d’une phrase) et la compréhension du contexte (dans une recette de cuisine « mettre un œuf entier » signifie le jaune et le blanc mais pas la coquille, quand il s’agit de faire les courses « rapporter les œufs entiers » signifie qu’il faut les rapporter précisément avec le coquille intacte). Il y a encore de longues années de travail pour les chercheurs mais les applications quotidiennes voient déjà le jour : on peut discuter avec son téléphone portable.

Les robots représentent-ils un danger pour l’humanité à long terme ?

Comme tout objet ou technologie entre les mains de l’homme, le robot peut être un danger pour l’humanité. Le feu, l’automobile, l’électricité, le nucléaire et même l’écriture peuvent faire du mal et du bien à l’humanité. Tout dépend de ce que chacun en fait. Les robots ne sont pas, intrinsèquement, porteurs d’un danger pour l’humanité. Le mythe du robot qui se rebelle contre son créateur ne peut pas prendre réalité sans que le créateur ne dise au robot de se rebeller contre lui. Mais, alors, si le robot se rebelle, ce ne sera que parce qu’il a obéi à l’ordre qui lui a été donné. Il ne se sera donc pas vraiment rebellé. Curieusement, l’histoire qui me parait pas plus réaliste pour illustrer ce qu’on pourrait craindre des robots est celle de l’apprenti sorcier dans le dessin animé « Fantasia » de Walt Disney.

L’apprenti sorcier Mickey est débordé par ses créatures, des balais ensorcelés, qui transforment une corvée de nettoyage en cataclysme domestique. Les balais ensorcelés ne se sont pas rebellés, ils ont juste obéi à des ordres non pertinents de l’apprenti sorcier qui n’a pas mesuré la conséquence de sa paresse. Dans le monde réel, on pourrait se dire que les chercheurs et les ingénieurs ont un côté apprenti sorcier qui leur ferait oublier les conséquences de leurs inventions. Déjà, ce serait faire bien peu de cas de l’immense majorité des scientifiques qui ont une conscience et réfléchissent à la portée de leurs travaux. Mais au-delà de cela, il faut être conscient que, pour être financés par les pouvoirs publiques, les programmes de recherche et d’innovation doivent répondre à des critères sociétaux et éthiques qui sont un garde-fou à de telles dérives.

Quant aux recherches privées, quelle industrie aurait intérêt à fabriquer des robots dont le contrôle échapperait à leur utilisateur ? De tels robots ne se vendraient pas bien, donc ne permettraient pas à l’industrie de faire du profit et donc seraient rapidement retirés du marché. Pour donner un dernier éclairage à cette question, il est bon de rappeler que les voitures modernes qui se garent toutes seules, qui corrigent nos trajectoires et nous conseillent sur les meilleurs itinéraires disposent de plus de puissance de calcul, de capteurs et d’actionneurs que bien des robots. Et pourtant personne ne se demande vraiment si les voitures, indépendamment du problème de pollution, représentent un danger pour l’humanité à long terme.

Quel est à vos yeux le robot le plus évolué à l’heure actuelle ?

Romeo bien sûr : c’est le plus sympathique des grands robots humanoïdes et c’est moi qui l’ai fait, avec toute mon équipe bien sûr. Plus objectivement, tout dépend des critères que l’on regarde car tous les robots ne visent pas les mêmes performances. Les quadrupèdes de Boston Dynamics ont des capacités extraordinaires en termes de locomotion et d’équilibre mais ils visent plutôt des applications industrielles ou militaires. Le robot Asimo d’Honda est probablement l’humanoïde le plus évolué en termes de locomotion et de manipulation mais son interaction avec l’homme n’est pas très conviviale et sa mise sur le marché n’est même pas envisagée à ma connaissance. Quant aux robots aspirateurs, ils recèlent peu d’innovation et ne font pas rêver les chercheurs mais ce sont probablement eux qui ont le plus œuvré (au moins en quantité) sur l’amélioration du quotidien de l’humanité.

Les entreprises françaises sont-elles bien placées sur le marché des robots domestiques ?

Pour répondre stricto-sensu à cette question, il faudrait dire non. Le marché des robots domestiques se résume aujourd’hui principalement aux robots aspirateurs, tondeurs de gazon ou nettoyeur de piscine et les entreprises françaises ne sont pas particulièrement bien placées dans ces domaines aujourd’hui. En revanche sur les marchés à venir, celui des robots compagnons interagissant de façon plus complexe avec leurs utilisateurs, il est permis d’être optimiste. Au-delà d’Aldebaran qui a déjà vendu 7000 Naos tout autour du monde à des enseignants et des chercheurs et plusieurs milliers de Pepper pour des applications d’accueil dans les boutiques (en attendant la vente au grand public japonais dans le courant de l’année), plusieurs sociétés conçoivent déjà des robots aux applications pour le grand public.

Elles peuvent s’appuyer sur l’expertise de laboratoires français de robotique dont la compétence est reconnue internationalement mais aussi sur des fonds d’investissements publics et privés qui vont leur permettre de mettre au point leur produit. Mais la concurrence va être rude au niveau international. Et avoir des bonnes idées et des bons prototypes ne suffit pas, il faut ensuite franchir le cap de l’industrialisation, qui demande d’énormes investissements et des moyens de production qui sont parfois difficiles à trouver en France et même en Europe.

Vous avez surement vu « AI », de Steven Speilberg, on voit à la fin du film l’ultime évolution des robots survivre à l’humanité, que vous inspire cette fin ?

Quand je regarde mon iPad, première génération, dont les applications ne peuvent plus être mises à jours pour cause d’obsolescence du matériel, je me dis que ce serait déjà bien que nos robots arrivent à survivre à une génération. Si la mission d’un robot est de servir l’humanité, s’il n’y a plus d’humanité, les robots seront au chômage, ce qui serait bien ironique quand on sait ce que la génération de chômage est un des maux qu’on reproche, sans doute un peu vite, aux robots. La vision du film Wall-e, où un petit robot continue à essayer de nettoyer une planète dont l’humanité a fini par se moquer éperdument, me parait plus proche de ce qui pourrait se passer réellement dans le futur.

Votre mot de la fin ?

Les robots sont une des solutions pour nous bâtir un avenir meilleur dans lequel les personnes pourront s’épanouir, se concentrer sur les choses qui les intéressent pour lesquelles elles ont une valeur ajoutée. Ils pourront nous permettre d’accomplir ce qu’il y a de mieux en chacun de nous. Du fait de l’imaginaire dans lequel nous baignons depuis des dizaines d’années, les robots suscitent des craintes. Certaines sont sans fondement, comme la rébellion spontanée des robots, d’autres, comme la mauvaise utilisation des robots, nécessitent que les concepteurs de robots prennent leurs responsabilités pour assurer la protection des utilisateurs contre les bugs informatiques, le piratage du robot ou des données qu’il collectera en vivant à nos côtés.

Mais ces problèmes ne sont pas spécifiques aux robots, ils concernent tous les objets intelligents avec lesquels nous interagissons. Les roboticiens ne sont donc pas seuls pour s’attaquer à ces problèmes : des chercheurs en informatiques, des spécialistes de la sécurité informatique et mêmes des juristes travaillent déjà à résoudre ses problèmes avant même que les robots ne commencent à vivre à nos côtés. Il est important aussi que chacun connaisse les bases du fonctionnement d’un robot. La peur vient souvent de la méconnaissance. Si tous les enfants apprennent très tôt à côtoyer des robots, comme ils doivent apprendre très tôt à bien utiliser Internet, ils maitriseront mieux ce qu’ils veulent que la robotique devienne à l’avenir. Le futur de la robotique sera en de bonnes mains : celles du citoyen.

Propos recueillis pas Laurent Amar

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