Interview de Pierre Fauveau Responsable sectoriel industrie robotique de la BPI (Banque Publique d’investissement )
Entre compétitivité industrielle, pénurie de main-d’œuvre et souveraineté européenne, les choix faits aujourd’hui structureront les capacités productives de demain
Dans cet entretien, Pierre Fauveau, responsable sectoriel industrie robotique, apporte un éclairage pragmatique sur les secteurs prêts à passer à l’échelle, les conditions économiques de viabilité et le rôle clé des acteurs publics et industriels dans l’émergence d’une robotique humanoïde réellement opérationnelle
Vous évoquez jusqu’à 10 millions de robots humanoïdes dès 2035.
Selon vous, quels seront les premiers secteurs industriels réellement capables de les absorber à grande échelle ?
Le premier secteur industriel qui sera amené à utiliser massivement des robots humanoïdes sera certainement l’industrie automobile : constructeurs et sous-traitants. En effet, quelle que soit la zone géographique, les constructeurs automobiles se rapprochent des roboticiens : Tesla-Optimus, BMW-Figure, Renault-Wandercraft, Hyundai-Boston Dynamics et BYD-Unitree. Ce rapprochement s’explique à plusieurs niveaux :
Les cas d’usage dans l’automobile restent relativement simples dans un environnement contrôlé. Il est donc plus réaliste de développer des solutions de robots humanoïdes dans ce contexte.
La robotique souffre de coûts de production élevés. Le savoir-faire de l’automobile en matière d’optimisation des coûts de production permettrait aux robots d’atteindre des prix compétitifs, entre 30 000 et 80 000 € l’unité.
Le secteur automobile ne sera pas le seul impacté. Les entreprises capables de financer des développements et des expérimentations à grande échelle pourront également être concernées par cette nouvelle robotique. On peut imaginer que les secteurs de l’aéronautique, du ferroviaire et de l’énergie seront prochainement impactés par la robotique humanoïde.
On parle beaucoup de robots humanoïdes “généralistes”.
La France et l’Europe doivent-elles viser un humanoïde polyvalent ou, au contraire, des humanoïdes spécialisés par métier et par usage ?
Le plus gros problème de la robotique humanoïde actuellement, c’est de vouloir tout faire et ne rien faire correctement. On voit des robots humanoïdes capables de réaliser du kung-fu ou des marathons, mais cela n’a aucun intérêt industriel. À ce jour, aucun cas d’usage industriel simple n’a été clairement identifié.
Il est important avant tout de repartir du contexte industriel et de définir des robots spécialisés, avec une architecture ouverte permettant d’évoluer vers la polyvalence.
Par ailleurs, la question de la forme humaine en tant que telle peut être remise en question. Pourquoi absolument concevoir un robot qui nous ressemble avant de partir des cas d’usage ? Il est essentiel que le robot de demain possède des fonctions humaines : locomotion, préhension, vision et réflexion, mais sa forme peut varier. Pour des raisons de simplicité technique, nous pourrions très bien imaginer des robots centaures.
Vous insistez sur le fait que le design doit partir des cas d’usage.
Quels sont aujourd’hui, en France ou en Europe, les cas d’usage les plus crédibles économiquement ?
En France et en Europe, il n’est pas question de remplacer les travailleurs par des robots, mais de soutenir la réindustrialisation en renforçant les métiers éprouvants. Il faut robotiser les tâches présentant un fort renouvellement de collaborateurs et des conditions difficiles. La pénibilité des travaux peut être liée à la tâche elle-même (charges lourdes, postures inadéquates) ou à un environnement extrême (froid, pollution…).
La question de la souveraineté européenne revient souvent.
Face aux États-Unis et à la Chine, quels sont selon vous les vrais leviers différenciants de l’Europe en robotique humanoïde ?
Dans un monde où les tensions diplomatiques s’intensifient et où la Chine et les États-Unis cherchent à imposer leur hégémonie, être Européen est un atout fort. Les pays souhaitant sécuriser leurs données et maintenir leur souveraineté vis-à-vis de la Chine et des États-Unis verront dans le robot européen une solution intéressante.
Créer un robot humanoïde européen nécessite vision et coopération.
Où en est réellement l’écosystème aujourd’hui : sommes-nous encore fragmentés ou déjà en phase de structuration ?
Nous sommes en pleine phase de structuration et nous cherchons le meilleur moyen de fonctionner collectivement. L’écosystème industriel et scientifique est motivé et prêt à collaborer. Des associations comme l’ADRA permettent de recueillir les besoins et de définir des appels d’offres européens Horizon pour soutenir l’écosystème et stimuler l’innovation. Toutefois, il n’existe pas de stratégie européenne spécifique à la robotique humanoïde. Les appels à projets actuels ne permettent pas de mettre en œuvre une véritable stratégie. Il faudrait définir un donneur d’ordres européen chargé d’appliquer cette stratégie.
Quel rôle concret peut jouer Bpifrance dans cette course technologique ?
Financement, accompagnement industriel, mise en relation… où est l’impact le plus fort ?
Tous les services de Bpifrance peuvent jouer un rôle important dans cette course technologique. Le réseau Bpifrance accompagne les entrepreneurs au quotidien, les équipes Financement soutiennent les projets d’innovation, les équipes Conseil aident les entreprises à s’adapter aux nombreux changements, et les équipes Investissement prennent des participations dans des entreprises prometteuses : Golbano Robotics, Wandercraft, Genesis AI…
Beaucoup de startups robotiques peinent à passer à l’échelle industrielle.
Quelles sont, selon vous, les erreurs les plus fréquentes observées chez les acteurs émergents ?
Les startups en robotique imaginent souvent que leurs premières versions sont celles qu’elles vont industrialiser. Bien souvent, cette première version présente de nombreux défauts techniques et ne répond pas pleinement au cas d’usage. Les startups vont faire évoluer le robot 6 ou 7 fois, chaque montée de version entraînant des dettes techniques qui rendent la solution ni maintenable ni utilisable pour le client. Mon conseil : accepter à un certain moment de repartir d’une feuille blanche et de ne garder que ce qui est utile au client.
L’acceptabilité sociale est un enjeu clé.
Comment éviter l’écueil du robot perçu comme une menace, plutôt que comme un outil au service de l’humain ?
Depuis 10 ans, on parle de réindustrialisation. La France peine à développer ses usines et à recruter de la main-d’œuvre. Dans ce contexte, la robotique permet de rendre l’industrie plus compétitive, de renforcer les équipes existantes et de soulager les collaborateurs dans les environnements dangereux.
Il serait faux de dire que certains métiers ne vont pas évoluer, tout comme au XXe siècle le charretier est devenu conducteur de bus ou de camion. Il ne faut pas voir l’innovation comme une menace, mais comme une opportunité de faire évoluer les métiers. Cette évolution doit bien évidemment être accompagnée et encadrée par notre société et nos entreprises.
En parlant d’industrie, les humanoïdes sont-ils une réponse crédible à la pénurie de main-d’œuvre, ou un complément parmi d’autres solutions robotiques plus classiques ?
La robotique humanoïde n’a de sens qu’en complément de la robotique traditionnelle. Les robots humanoïdes sont moins précis et ne peuvent pas porter des charges aussi importantes que les bras robotiques.
En Europe, nous héritons d’entreprises du XXe siècle qui n’ont pas été conçues pour intégrer massivement la robotique. C’est dans ce contexte que les robots humanoïdes peuvent avoir un intérêt en complément des solutions classiques. De plus, la forme humaine permet des actions d’assemblage à l’intérieur des produits que les bras robotiques ne peuvent pas réaliser, par exemple l’assemblage de composants dans le fuselage d’un avion.
À court terme, quels indicateurs permettront de dire que l’humanoïde n’est plus un “concept CES”, mais un outil industriel rentable ?
Pour que la robotique humanoïde devienne un outil industriel rentable, il faut que les robots soient capables de réaliser des tâches industrielles dans un temps et avec une qualité équivalente à ce qui se fait actuellement. Chaque cas d’usage aura ses propres indicateurs pour en mesurer l’intérêt. La polyvalence et l’entraînement du robot à diverses tâches peuvent venir dans un second temps.
Quels profils d’entrepreneurs ou d’ingénieurs la BPI cherche-t-elle à soutenir en priorité dans la robotique avancée aujourd’hui ?
Source essentielle de compétitivité, l’innovation est l’une des priorités de Bpifrance, depuis le soutien à la R&D jusqu’au renforcement du capital des entreprises innovantes. L’innovation chez Bpifrance, c’est :
Mettre en œuvre des dispositifs de financement et d’accompagnement pour tous les projets innovants (innovation de rupture/deeptech, innovation de service, innovation de produit…) ;
Décloisonner l’innovation et proposer un programme d’accompagnement.
Si vous deviez donner un message aux industriels français hésitants, pourquoi devraient-ils s’intéresser dès maintenant aux robots humanoïdes ?
Les robots humanoïdes vont permettre d’être disruptifs et de changer la façon de travailler. Il est encore trop tôt pour savoir quel robot acheter. S’il vaut mieux acheter un G1 ou un Aeon, mais il faut dès à présent réfléchir à la manière d’adapter ou de réinventer ses processus avec ces nouvelles machines. Cela peut être l’implémentation de robots dans les processus industriels ou la création de nouveaux services entièrement robotisés. Pourquoi ne pas imaginer un supermarché où ce sont les robots qui vont directement chercher votre panier de courses ?
FAQ – Robotique humanoïde, industrie et souveraineté européenne
2. L’Europe doit-elle viser des robots humanoïdes généralistes ou spécialisés ?
La quête d’un humanoïde universel capable de tout faire constitue aujourd’hui une impasse industrielle. La priorité doit être donnée à des robots spécialisés, conçus à partir de cas d’usage précis, avec des architectures ouvertes permettant une évolution progressive. L’enjeu n’est pas de reproduire l’apparence humaine, mais d’intégrer les fonctions essentielles que sont la locomotion, la préhension, la vision et la capacité de raisonnement.
3. Quels sont les cas d’usage économiquement crédibles en France et en Europe ?
En Europe, la robotique humanoïde ne vise pas à remplacer les travailleurs, mais à soutenir la réindustrialisation. Les usages les plus pertinents concernent les tâches pénibles, les environnements difficiles et les postes à fort turnover. La robotisation permet alors de renforcer les équipes existantes, d’améliorer les conditions de travail et de maintenir une activité industrielle compétitive.
4. En quoi la souveraineté européenne constitue-t-elle un avantage stratégique ?
Dans un contexte de rivalités technologiques entre les États-Unis et la Chine, la capacité de l’Europe à proposer des robots respectant la souveraineté des données devient un levier différenciant majeur. Pour de nombreux pays et industriels, un robot européen représente une alternative crédible pour sécuriser leurs infrastructures, leurs données et leurs chaînes de valeur.
5. L’écosystème européen de la robotique humanoïde est-il prêt à se structurer ?
L’Europe se trouve aujourd’hui dans une phase de structuration active. Les acteurs industriels et scientifiques sont mobilisés et prêts à coopérer, notamment à travers des initiatives comme l’ADRA et les programmes Horizon. Toutefois, l’absence d’une stratégie européenne clairement dédiée à la robotique humanoïde limite la capacité à coordonner les efforts et à accélérer le passage à l’échelle. La mise en place d’un véritable donneur d’ordres européen apparaît comme un élément clé.
6. Pourquoi de nombreuses startups robotiques peinent-elles à passer à l’industrialisation ?
Une erreur fréquente consiste à vouloir industrialiser une première version du robot, souvent imparfaite et insuffisamment alignée avec le besoin réel du client. Les itérations successives génèrent alors une dette technique qui fragilise la solution. Le passage à l’échelle impose, à un moment donné, de repenser l’architecture globale et de ne conserver que ce qui apporte une valeur industrielle tangible.
7. À quels indicateurs reconnaît-on qu’un robot humanoïde est devenu un outil industriel rentable ?
Un humanoïde devient un véritable outil industriel lorsqu’il est capable d’exécuter une tâche avec un niveau de qualité, de fiabilité et de rapidité comparable aux solutions existantes. La rentabilité se mesure usage par usage, et non sur la promesse immédiate de polyvalence. Celle-ci pourra émerger ultérieurement, une fois les fondamentaux industriels solidement établis.



